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mardi 26 juin 2012

Le savant et l’ingénieur …

Billet initialement publié le 16 août 2006, sur le blog Opinion on TEL (site Kaleidoscope.org)

L’été est propice à des lectures dont les thèmes sont souvent très éloignés de nos préoccupations professionnelles. Quoi que… voici ce que je retiens de l’une d’entre elles :
« Et quand le savant a rencontré l’ingénieur, la mécanique analytique le chemin de fer, vers 1840, la croyance a prouvé son pouvoir, et put se prendre pour un savoir. On est alors passé de l’ère des sociétés chaudes, où contrairement aux sociétés froides, l’on consomme de l’événement pour produire du mouvement, à l’ère de la société industrielle, où l’on consomme des machines pour produire du mythe. » (Debray, cf ci-dessous)
Je me suis d’abord arrêté sur la première phrase pour repenser sous cet angle nos recherches sur les EIAH. Mais il me semble que la seconde mérite aussi notre réflexion. Ne poussons-nous pas la consommation de technologies pour nourrir des mythes sur l’éducation ? où en adoptant ces mythes comme justification puérile ou mondaine. Ces deux derniers attributs me sont suggérés par la relecture de Bachelard qui, dans ce contexte si éloigné de son exploration de la formation de l’esprit scientifique, peut peut-être encore nous inspirer :
 « … la tâche de la philosophie scientifique est très nette : psychanalyser l’intérêt, ruiner tout utilitarisme si déguisé qu’il soit, si élevé qu’il se prétende, tourner l’esprit du réel vers l’artificiel, du naturel vers l’humain, de la représentation vers l’abstraction. Jamais peut être plus qu’à notre époque, l’esprit scientifique n’a eu plus besoin d’être défendu, d’être illustré au sens même où du Bellay travaillait à la Défense et illustration de la langue française. Mais cette illustration ne peut se borner à une sublimation des aspirations communes les plus diverses. Elle doit être normative et cohérente. Elle doit rendre clairement conscient et actif le plaisir de l’excitation spirituelle dans la découverte du vrai. » (Bachelard, cf ci-dessous). 

Régis Debray, Supplique aux nouveaux progressistes du XXI° siècle. Paris : Gallimard, 2006. pp.36-7
Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique. Paris : Vrin, 1938, pp.9-10.

vendredi 4 mai 2012

Campus numériques : une question de territoires ?

Billet initialement publié le 28 août 2006 sur le blog Opinion on TEL (Kaleidoscope.org)


« Le paradoxe de l’innovation et des TIC »... Le titre de l’article de Sana Miladi dans une récente livraison de Distances et savoirs suscite la curiosité. On s’attendrait plutôt à une intime convergence entre innovation et TIC, pourtant… l’impact de l’innovation des campus numérique sur les « anarchies organisées » que sont nos universités parait bien paradoxal au terme de son analyse : l’introduction de moyens d’enseignement ouverts, interactifs, personnalisés provoque l’émergence d’une organisation taylorienne de l’enseignement et une bureaucratisation accrue. De nouveaux métiers apparaissent, d’anciens métiers se transforment dans un mouvement qui accroit le sentiment du territoire et finalement parait fragiliser les protagonistes de l’innovation :
« Ce sont les contraintes qui pèsent sur chaque catégorie d’acteurs et les stratégies divergentes qui son mises en œuvre pour contrecarrer les incertitudes liées à l’innovation qui font émerger une forme de ‘bureaucratie’. Celle-ci serait le résultat de la confrontation de plusieurs légitimités professionnelles. Plutôt que d’engendrer de nouvelles logiques plus collectives, l’intégration des TIC dans la formation renforcerait les acteurs dans leurs logiques individuelles. »
Quelques pages plus loin, on trouve sous la signature de Michel Develay, Hélène Gaudinet et Maud Ciekanski une analyse qui répond, de fait, à ce constat en soulevant le problème de l’évolution de l’identité et de la responsabilité des personnels engagés dans le mouvement de création des campus numérique ; problèmes nouveaux de responsabilité qui appellent à la redéfinition de déontologie professionnelle pour formaliser une nouvelle éthique de la responsabilité. Finalement, nous devons probablement comprendre que ce que nous observons ne sont pas les campus numériques, qui adviendront quoi qu’il en soit parce que l’horloge numérique poursuit irrémédiablement sa course, mais un processus de transformation dont l’état actuel n’est probablement qu’anecdotique : « le travail en réseau engendrerait ainsi de nouvelles logiques professionnelles qui tendraient à modifier tant la nature des interactions que la culture professionnelle des acteurs impliqués ».

Quelles seront ces logiques ? ces évolutions professionnelles ? On ne peut probablement que se (perdre ?) en conjectures, ou alors rapporter et documenter ce que l’on observe. C’est ce dernier objectif que sert ce numéro thématique de Distances et Savoirs.

Toutes ces questions, spéculations ou préoccupations suggèrent que pour l’instant chercheurs et praticiens sont perdus dans un univers de solitude au sens de Michel Serres : engagés dans la traversée d’un territoire immense et inconnu, ils ont perdu de vue les côtes familières et ne perçoivent pas encore les nouvelles terres vers lesquelles ils vont. Heureusement, quelques grands timoniers nous montrent la direction : « ce qui est à l’œuvre est une véritable révolution culturelle qui est en marche rapide avec l’apport de l’Internet et des technologies de l’information et de la communication. Elles ont complètement modifié tous les modes de travail dans le monde de la formation, du travail, du loisir et de l’échange ». Enfin, pas si sûr… les modes de travail du monde de la formation ne sont pas modifiés, mais sous le choc d’outils qui ne sont pas encore des instruments, d’une remise en question volontariste avec peu de cadre pour penser ce qui est désiré et des visions plus idéologiques que rationnelles. Si les Sciences de l’éducation rencontraient une difficulté aujourd’hui, contrairement à Albert Claude Benhamou, j’affirmerais que c’est moins parce qu’elles manqueraient d’appuis sur la pratique—elles en ont au contraire beaucoup et de solides—mais de cadres théoriques pour penser et comprendre ce qui est à l’œuvre.


Sana Miladi : Les campus numériques : le paradoxe de l'innovation par les TIC. Distances et savoirs 4(1) 41-60
Michel Develay, Hélène Godinet, Maud Ciekanski : Pour une écologie de la responsabilité pédagogique en e-formation. Distances et savoirs 4(1) 61-72
Entretien avec le professeurAlbert-Claude Benhamou, promoteur des UNT. Distances et savoirs 4(1) 99-107